Les Etoiles de Stema - Premières pages
« Full ! »
Les cartes s’abattirent sur la table en faisant trembler les verres de cristal et onduler la surface du vin pourpre qu’ils contenaient. L’heureux gagnant cria quelque chose pour célébrer sa victoire, sa voix en partie masquée par le claquement des billes sur le bois, le grillotis des dés au creux des paumes et le tintement des sonnettes d'appel.
— Mauvaise chance pour toi, vieille fripouille ! fit l’un des joueurs à son voisin de droite.
L’intéressé fit mine de ne pas sentir la paume brutale qui venait de lui massacrer l’épaule et ramassa ses cartes en vidant son verre d’un trait. Pour la dixième fois de la soirée, il scruta tout autour de lui.
Les éclats de rire retentissaient, se mêlant aux conversations et aux gloussements des dizaines de convives. L’air était saturé de la fumée des cigares qui masquait d’un voile jaune les lumières dorées et les décors étincelants. La soirée avait commencé il y a plusieurs heures de cela. Billets et ragots coulaient à flots et se répandaient sur les tables comme dans les oreilles. Les colliers de perle côtoyaient les gants de satin. L’atmosphère était surchauffée.
Rien de bien intéressant.
Il se leva machinalement et eut un mouvement de surprise quand un grognement sourd, suivi d’une mâchoire imposante, apparurent devant lui. Tenus en laisse, les créatures ne purent pas l’atteindre, mais il bondit en reculant d’un mètre.
Il s’était déjà fait mordre par ces clebs, et ne souhaitait l’expérience à personne. Gardant un visage neutre, il inclina la tête en direction de son propriétaire, qui se contenta de tirer un trait de son cigare. Lorsque le molosse disparut avec le maître, le joueur quitta les lieux en tentant de ne pas penser à ses maigres économies envolées.
Il tira de sa poche un petit carnet et un stylo et gribouilla quelques minables phrases sans qu’aucune lui convienne.
Rien.
Il n’avait rien.
Il lui fallait quelque chose. Ses pas le conduisirent presque mécaniquement vers le deuxième lieu stratégique.
À peine les portes franchies et son manteau aimablement pris au vestiaire, la musique envahit ses oreilles et les corps se mouvaient devant ses yeux. Des lumières aux couleurs soigneusement choisies, des paillettes projetées par petites explosions dans les airs, des formes et des étoffes qui volaient dans tous les sens.
Il s’assit, commanda un spiritueux parmi la longue liste de prestigieux cocktails. Observa pendant un temps. Déchiffrant chaque mouvement de son regard acéré.
Non.
Tout était terne.
Rien n’avait de goût.
Ni la liqueur ambrée dans sa gorge, ni le tableau abstrait qui dansait devant lui, ni les cris et les applaudissements, ni les voix suaves et mélodieuses, ni les rythmes endiablés, ni même elle, ne pourraient y faire quoi que ce soit.
Tout cela était d’un ennui épouvantable.
Sentant son esprit de plus en plus brumeux, il s’échappa aussi vite qu’il était arrivé. Sortit à nouveau son carnet.
La routine l’avait mené au chemin mortel de l’indifférence. Et quand un journaliste s’ennuie, ses lecteurs s’ennuient.
« Mon vieux Thomas, te voilà dans la panade », se dit-il avec amertume.
Voilà des semaines qu’il n’avait pas publié un article, un vrai bon article. Il se contentait de répéter encore et encore les mêmes histoires, les micro scandales de ménagères, sans parler des éloges envers son patron. Or, le journal coûtait cher. Quel que soit le nombre d’éloges, son patron aurait vite fait de le virer s’il continuait à être aussi incompétent. Les autres pouvaient très bien se charger du bla-bla quotidien et des louanges envers leur maître adoré.
Le virer.
Ou pire.
Thomas erra sans but dans les rues, sa vue brouillée par l’alcool circulant dans ses veines, ses pages recouvertes de formes ressemblant à peine à des mots. C’était mauvais. Banal. Pas intéressant pour un sou.
En règle générale, il n’avait aucun scrupule à déformer quelque peu la réalité pour rendre les choses croustillantes, mais il avait besoin d’une base pour s’inspirer. Un point de départ qui lance une bonne histoire.
Lâchant un soupir résigné, il prit la direction de sa maison, glissant le carnet dans sa poche et sortant à sa place une petite flasque remplie à moitié de liquide, cadeau de son bien-aimé patron lors de jours plus glorieux.
« Un miracle », songea-t-il. Si seulement un miracle pouvait avoir lieu pour sauver sa maigre carrière, et plus encore.
Il but deux gorgées et, comprenant qu’on ne pourrait tout de même pas le ramasser dans la rue au petit matin, rangea la flasque et tituba jusqu’à chez lui, l’estomac noué par l’alcool et la peur.
Sans voir, loin dans son dos, les lumières du port s’allumer et la silhouette descendre du bateau.
La suite à paraître bientôt dans Les Étoiles de Stema de Hélène Koch !
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